Article d’opinion. Ce vendredi 30 octobre 2026, l’Assemblée nationale a adopté un amendement au projet de loi de finances pour 2027 créant une « taxe sur les producteurs de données numériques ». Son principe est spectaculaire : faire payer aux fournisseurs de contenus 0,055 euro par gigaoctet transmis aux internautes français. Derrière l’objectif affiché de mieux faire contribuer les géants du numérique, je vois surtout une nouvelle assiette fiscale particulièrement mal choisie : elle taxe le volume de données lui-même, donc l’un des carburants de l’économie numérique.
⚡ TL;DR — L’ESSENTIEL EN 30 SECONDES
- ✅ L’amendement n°1358 a bien été adopté le 30 octobre 2026 par 11 voix contre 10, avec 14 abstentions.
- ✅ Le texte prévoit une taxe de 5,5 centimes par Go à la charge des fournisseurs de contenus, avec un rendement attendu de 10 milliards d’euros.
- ⚠️ La mesure n’est pas encore une loi définitive : elle peut encore être modifiée ou supprimée au cours de l’examen du PLF 2027.
- ⚠️ Le risque de répercussion sur les annonceurs, les services numériques et certains fournisseurs français a été explicitement soulevé pendant les débats.
Ce que l’Assemblée a réellement voté
L’amendement n°1358, déposé par le député socialiste Laurent Lhardit et cosigné par de nombreux membres du groupe Socialistes et apparentés, dont François Hollande, Olivier Faure et Boris Vallaud, crée une taxe assise sur les flux de données numériques émis par les fournisseurs de contenus.
Les fournisseurs d’accès à Internet devraient mesurer de façon consolidée et anonymisée les volumes envoyés vers leurs clients, en identifiant l’entreprise émettrice, puis transmettre ces données à la DGFiP. Le texte précise qu’aucune information sur le contenu des données ni sur leur destination ne pourrait être exigée.
Le tarif prévu est de 0,055 € par gigaoctet. La taxe serait plafonnée à un maximum de 15 % du chiffre d’affaires réalisé en France par l’émetteur ou à 2 % de son chiffre d’affaires total. Les réseaux de diffusion de contenus, ou CDN, sont eux aussi intégrés au calcul : les flux sortant de ces infrastructures seraient comptabilisés.
Le scrutin public n°9336 est particulièrement révélateur : 35 députés ont pris part au vote, avec 11 voix pour, 10 contre et 14 abstentions. Ont voté pour cinq députés socialistes, deux LFI, deux écologistes et deux élus GDR. Les dix députés RN présents se sont abstenus. Quatre députés Ensemble pour la République, cinq de la Droite républicaine et une députée des Démocrates ont voté contre.
Point essentiel : cette taxe n’est pas encore applicable. Nous sommes au stade de la première lecture du projet de loi de finances pour 2027. L’amendement peut encore être modifié, supprimé au Sénat, en commission mixte paritaire ou lors de la suite de la procédure budgétaire. Il serait donc faux d’écrire aujourd’hui que les Français paient déjà une taxe sur leurs gigaoctets.
Pourquoi ses défenseurs veulent taxer les données
Il faut présenter honnêtement l’argument des auteurs. Laurent Lhardit estime que les grandes plateformes mondialisées captent une part considérable de la valeur créée en France sans contribuer suffisamment à l’impôt national. Le gigaoctet serait alors utilisé comme une assiette physique, difficile à délocaliser, permettant de mesurer une partie de leur activité réelle sur le territoire.
Les auteurs annoncent un rendement potentiel de 10 milliards d’euros par an et avancent également un argument écologique : un coût associé au volume de données inciterait les plateformes à améliorer leurs algorithmes de compression et à réduire les transferts inutiles. Ils soulignent enfin que quelques grands acteurs internationaux représentent une part très importante du trafic Internet français.
Le problème que ces députés veulent traiter — la contribution fiscale des très grands groupes technologiques — est donc réel et mérite débat. C’est la solution choisie qui me paraît profondément contestable.
Taxer un octet plutôt qu’un bénéfice : le mauvais signal
Un gigaoctet n’est ni un chiffre d’affaires, ni un bénéfice, ni même une mesure fiable de la valeur économique créée. Un gigaoctet de sauvegarde cloud, de visioconférence professionnelle, de cours universitaire, de film 4K ou de publicité vidéo représente exactement la même assiette fiscale alors que les modèles économiques sont radicalement différents.
C’est précisément ce qui me gêne dans cette logique : au lieu de taxer une richesse ou un résultat économique, on taxe l’usage d’une infrastructure et la circulation de l’information. Dans une économie qui dépend toujours davantage du cloud, du streaming, de l’IA, du télétravail et des logiciels distribués en ligne, l’incitation paraît pour le moins paradoxale.
Streaming, jeux vidéo, cloud : les ordres de grandeur deviennent vite énormes
Le calcul brut est simple. Un jeu vidéo de 200 Go téléchargé par un client français représenterait théoriquement 11 € de taxe pour l’émetteur avant application du plafonnement. Une restauration de sauvegarde cloud d’un téraoctet représenterait, sur la même base, 55 €.
Le streaming est encore plus parlant. Netflix indique officiellement qu’un flux Ultra HD 4K peut utiliser jusqu’à 7 Go par heure. Au tarif prévu par l’amendement, cela correspond à une charge brute théorique pouvant atteindre 38,5 centimes par heure de vidéo 4K, avant plafond et avant prise en compte des optimisations techniques.
Évidemment, cela ne signifie pas qu’un abonnement Netflix augmenterait mécaniquement de ce montant. Les plateformes peuvent absorber une partie de la charge, modifier leurs offres, améliorer leur compression ou atteindre le plafond prévu par le texte. Mais croire qu’une taxe de plusieurs milliards d’euros resterait sans aucun effet économique en aval paraît tout aussi irréaliste.
Le risque de répercussion n’est pas une invention des opposants
Lors du débat à l’Assemblée, le rapporteur général Philippe Juvin a donné un avis défavorable en soulignant que les grandes plateformes disposent d’un pouvoir de marché important et pourraient répercuter le coût de la taxe sur les annonceurs. Le ministre de l’Action et des Comptes publics David Amiel s’est lui aussi opposé à l’amendement, estimant qu’environ la moitié du rendement annoncé pourrait peser non sur les géants du numérique mais sur des fournisseurs de contenus plus petits, notamment français.
C’est le cœur du problème économique. Une entreprise ne range pas une taxe dans un coffre séparé : elle l’intègre à sa structure de coûts. Selon son pouvoir de marché, elle peut rogner sa marge, augmenter ses tarifs, facturer davantage ses annonceurs, réduire certaines prestations ou combiner toutes ces options.
Pour les services gratuits financés par la publicité, la répercussion peut donc parfaitement exister sans abonnement payant : elle peut passer par le prix des campagnes publicitaires, puis par les entreprises qui les achètent. L’argument selon lequel « Facebook est gratuit, donc l’utilisateur ne peut pas payer » est économiquement trop simpliste.
Le risque d’une Internet dégradée pour économiser des gigaoctets
Les auteurs voient dans la compression des données un bénéfice écologique. C’est possible : de meilleurs codecs et des infrastructures plus efficaces sont souhaitables. Mais lorsqu’un volume de données devient une matière taxable, les entreprises ont aussi intérêt à réduire ce volume de toutes les manières possibles.
Cela peut conduire à une compression plus efficace, ce qui est positif. Mais cela peut également encourager la baisse de certains débits vidéo, la limitation de fonctions gourmandes, la multiplication d’options premium ou une tarification plus agressive des transferts cloud. Autrement dit, la fiscalité crée ici un signal qui récompense directement le fait d’envoyer moins de données aux utilisateurs.
Et pendant ce temps, les finances publiques continuent de se dégrader
C’est aussi ce qui rend cette nouvelle taxe difficile à accepter à mes yeux. Selon l’Insee, les prélèvements obligatoires représentaient déjà 43,6 % du PIB en 2025, tandis que les dépenses publiques se situaient autour de 57 % du PIB et le déficit public à 5,1 %. Au deuxième trimestre 2026, la dette publique atteignait 3 595,5 milliards d’euros, soit 119 % du PIB.
Dans ce contexte, inventer une assiette fiscale supplémentaire de 10 milliards d’euros peut donner l’impression que la réponse au déséquilibre budgétaire consiste encore à chercher une nouvelle poche à taxer plutôt qu’à s’interroger suffisamment sur le niveau et l’efficacité de la dépense publique.
C’est là que se situe ma critique politique. Elle ne consiste pas à nier le problème de l’optimisation fiscale des géants du numérique. Elle consiste à refuser le réflexe selon lequel chaque problème économique appelle nécessairement une taxe nouvelle — surtout lorsque cette taxe frappe une unité aussi fondamentale et neutre qu’un gigaoctet de données.
Il existe de meilleures façons de faire contribuer les géants du numérique
Si l’objectif est Google, Meta, Amazon ou Netflix, il paraît plus cohérent de travailler sur les bénéfices, le chiffre d’affaires effectivement réalisé en France, les règles internationales d’imposition, la taxe sur les services numériques existante ou encore le droit de la concurrence. Ces instruments ont leurs défauts, mais ils cherchent au moins à relier davantage l’impôt à l’activité économique et à la valeur créée.
Le gouvernement lui-même a rappelé durant la séance que des outils fiscaux et concurrentiels existent déjà et a donné un avis défavorable à l’amendement. On peut souhaiter qu’ils soient améliorés sans pour autant considérer le nombre d’octets traversant une box Internet comme une nouvelle matière première fiscale.
Un vote à surveiller, pas encore une taxe à payer
Le vote du 30 octobre mérite donc d’être pris au sérieux, mais sans céder aux raccourcis. Oui, l’Assemblée a réellement adopté l’amendement. Oui, le tarif est bien de 5,5 centimes par Go et le rendement annoncé de 10 milliards d’euros. Non, la taxe n’est pas encore définitivement adoptée et aucun fournisseur ne la paie aujourd’hui.
La suite du parcours du PLF 2027 dira si cette disposition survit au processus parlementaire. J’espère qu’elle n’y survivra pas. Taxer davantage les profits éventuellement insuffisamment imposés est un débat fiscal classique ; transformer le gigaoctet lui-même en assiette fiscale constitue, à mon sens, un très mauvais précédent pour l’économie numérique française.
Sources
- Assemblée nationale — amendement n°1358 au PLF 2027
- Assemblée nationale — scrutin public n°9336 du 30 octobre 2026
- Assemblée nationale — compte rendu de la séance du 30 octobre 2026
- Insee — déficit, prélèvements obligatoires et dette publique en 2025
- Insee — dette publique au deuxième trimestre 2026
- Netflix — consommation de données selon la qualité vidéo